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Cowt-14 Prima Settimana M1- Lettera

 



I pensieri di Paul Verlaine alla morte di Arthur Rimbaud. Lingua francese.

Parole: 9736




Colloque sentimental






Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne?

– Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? – Non.






Jour XX de l’année XX

Japon - Yokohama


À toi, qui ne répondras jamais.

Arthur, mon meurtrier, mon sauveur, mon enfer. 

Vous savez, ces dernières semaines j’ai beaucoup réfléchi à comment j’allais commencer à écrire cette lettre ou pourquoi je ressens le besoin de le faire. Je suis simplement envahi par la volonté de mettre noir sur blanc ces émotions, ces sentiments qui depuis ce jour ne me laissent pas d’échappatoire en m’empoisonnant de l’intérieur. C’est une lente agonie, une langueur qui ne me donne pas la paix. C’est ma condamnation, l’être vivant. Au moins tu es libre. Je reste, condamné à cet enfer sans saison.

La vérité, Rimbaud, c’est qu’il y a tant de choses que je ne t’ai pas dites, des vérités que je t’ai cachées et que tu ne connaîtras jamais. Au fond nous sommes des espions, il est normal de garder des secrets, même avec son partenaire.

Maintenant je souris et je ne sais pas pourquoi, tout est si confus depuis que tu es parti. 

Illuminé par la lueur d’une bougie, dans les souterrains de la Mafia Portuaire, je réfléchis à notre histoire, aux décisions qui m’ont conduit jusqu’ici. 

Tu m’as dit une fois qu’écrire c’était pour se souvenir. Je n’ai pas besoin d’une lettre pour me souvenir de toi, mais peut-être que ça pourrait m’aider à te laisser partir, soulager un peu mes peines.

Au moment où nos chemins se sont séparés, j’ai senti que j’avais perdu la meilleure partie de moi. Rimbaud était et a toujours été cette sorte d’ancre morale qui me retenait, rendait humain. C’était toi qui m’empêchais de franchir la ligne, de devenir cette bête que les nations européennes avaient toujours eu peur d’affronter. Un monstre sans âme engendré par l’esprit malade du Fauno, ce Black No.12 auquel tu as toujours voulu donner une chance de rédemption et un nom, une identité.

Dans ce cas aussi, votre décision n’a pas été prise au hasard. Tu m’as confié un titre que tu connaissais très bien, ton seul souvenir d’un passé désormais lointain mais dont tu n’as jamais réussi à te détacher complètement. Je viens juste de comprendre.

Tu étais esclave de ces souvenirs comme je le suis de mon esprit. Un prisonnier qui purge une peine infinie. Le temps est notre pire ennemi. Un tyran qui s’amuse dans notre dos.

Paul Marie Verlaine.


C’était le nom d’un jeune garçon qui grandissait dans les Ardennes et rêvait d’un avenir radieux dans la capitale française, un avenir dont il avait été arraché avec force au nom d’un idéal beaucoup plus grand que lui. Je ne pardonnerai jamais à Victor Hugo ce qu’il a fait, la vie qu’il t’a volé. Tu aurais pu vivre heureux, loin des complots, des guerres et de la destruction. Heureux, mais sans moi. Sans le monstre qui t’a entraîné dans un abîme si profond que tu ne peux même pas voir la lune. Je t’ai conduit à la damnation, traîné dans les ténèbres.


Que reste-t-il de nous, maintenant que le temps a fait son devoir ? Je respire encore, et cela me semble déjà une faute. Toi, tu restes là, immobile, enfermé dans la terre froide d’une nation étrangère, tandis que moi, je reste ici, condamné à une agonie éternelle et sans fin. J’aurais aimé mourir avant de te voir partir. J’aurais dû brûler dans la fièvre qui nous a divisés, plutôt que de me traîner dans cette parodie d’existence. Mais le destin m’a choisi pour être le seul survivant. Survivre pour pleurer, pour regretter un passé qui ne peut plus revenir, pour expier les fautes des deux. Le temps nous a trahis, il est passé trop vite sans que nous puissions le retenir. Là aussi nous sommes maudits.


Je continue à sourire pour ce choix de mots. J’admets qu’il y a de la poésie même dans la douleur.


Et que puis-je expier, si ce n’est l’irrémédiable? Si ce n’est tout ce que j’ai fait? Qu’ai-je fais pour toi? Ma lâcheté, ma violence, mes caresses lancées comme des coups de poing, mes paroles plus tranchantes que le couteau ou le pistolet que j’ai pointé contre toi. Et puis la fuite, le rejet, la trahison. À ma façon je t’ai aimé et je t’ai détruit. Et maintenant tu es poussière, et moi je ne suis rien.


Me pardonneras-tu un jour, Arthur? ou te moquerais-tu encore une fois de moi avec cette ironie féroce qui m’a fait trembler? Peut-être que non. Peut-être que ton regard me trahirait comme alors, et je me trouverais petit, misérable, mendiant de ton pardon. Mais il n’y a plus personne à qui demander. Seulement cette lettre, inutile, ainsi que toutes les choses que j’écris depuis que tu es mort.


Oui, je continue à écrire. Jour après jour.


Cette confession, même tardive, ne s’adresse qu’à toi, la personne la plus importante de ma vie. Tu es l’homme qui a donné un sens à mon existence, qui a essayé de toutes ses forces de m’apprendre comment vivre. 


J’ai vraiment essayé, mais je ne pense pas avoir réussi. Pas complètement du moins.


Je suis désolé de t’avoir trahi, mais surtout d’avoir déçu tes attentes. S’il y avait un moyen de changer le passé, je le ferais. Au fond je ne suis rien d’autre qu’une âme artificielle, rappelle-toi, mon existence échappe aux lois de Dieu et de la création. Je ne me considère qu’une expérience, une arme défectueuse que vous étiez le seul à pouvoir manier.


Je suis désolé Arthur, je vais continuer à te le dire encore et encore. je sais que nous ne pourrons jamais nous revoir. Je n’ai pas d’âme et le paradis est un concept qui ne me semble jamais aussi abstrait et insensé. Dénué de toute logique.


C’était toi qui avais une foi sans bornes. Je t’ai toujours observé, même si la plupart du temps tu ne le réalisais pas. La nuit, tu priais ce Dieu que tu ne connaissais pas. Tu confiais à cette entité surnaturelle tes doutes, tes peurs et demandais pardon pour les péchés commis pendant la journée. J’aurais voulu être à sa place, t’aider à affronter ce tourment qui semblait déchirer ton âme. J’aurais pu porter ce fardeau avec toi.


Où es-tu, Rimbaud? En enfer ou au paradis?


Toutes ces saisons passées ensemble, qu’ont été pour toi?


Je me souviens clairement du jour de notre rencontre. La première fois que j’ai croisé ton regard, ainsi que ton premier reproche. Ce sont des souvenirs gravés dans mon esprit, avant que tu ne sois composé uniquement de codes et de formules mathématiques. Tu as été capable d’entrer dans mon subconscient et de le secouer d’une manière que je ne pensais pas possible. Tu m’as changé, Arthur.


«Quel est votre nom?» 


Je venais de me réveiller. J’étais seul dans une chambre d’hôtel. Alors je ne connaissais rien du monde, c’est toi qui m’as fait connaître, découvrir, jour après jour. La dernière chose dont je me souvenais était la douleur et le laboratoire qui tombait en morceaux autour de moi.


«Pourquoi sommes-nous ici?» 


Je n’arrêtais pas de t’inonder de questions et tu ne me répondais pas. Tu te contentais de me fixer avec une expression à mi-chemin entre le curieux et l’amusant. Je t’ai détesté, et beaucoup. peut-être que tu m’étudiais en cherchant le moyen le plus sûr de te rapprocher de moi, gagner ma confiance. Au fond, j’étais ta mission, la énième opération à réussir. Je ne t’ai pas reconnu comme l’espion qui nous a attaqués, ça aurait pris du temps.


Tu as fermé la porte derrière toi et commencé à enlever les vêtements que tu portais.


Je me suis toujours demandé pourquoi tu étais si froid. Comment se réchauffer de ce froid qui ne semblait pas te laisser tranquille.

Nous nous regardâmes de nouveau dans les yeux et pour la première fois je remarquai leur splendeur. Ces iris brillaient comme du métal fondu, imprégnés d’une lumière particulière qui semblait n’appartenir qu’à eux. Ce n’était pas une simple couleur, ces yeux je ne saurais vraiment comment les décrire; ils possédaient des tons changeants, composés de nuances d’ambre et de bronze. A cet instant, ils semblaient brûlants comme une flamme, frappée par les rayons du soleil. 


Tu vas t’amuser avec ma nouvelle confession.


Vos yeux, Rimbaud sont généralement chauds et enveloppants comme le miel, mais ils sont capables de prendre un caractère froid et pointu. Ce sont les iris d’un espion, d’un parfait agent secret. Je les ai vus se transformer en deux fentes de chat, comme celles d’un prédateur qui attend de tomber sur la cible.


Secrètement, j’ai toujours adoré ce regard, la façon unique et irremplaçable avec laquelle tu m’as regardé. Je n’ai jamais été un monstre pour toi. Vous ne m’avez jamais vu comme tel. Vous êtes le seul à avoir cru en mon humanité, à avoir insisté pour que je me voie ainsi. Tu me l’as répété jusqu’à la fin même quand tu t’es dissous devant mes yeux. Et dans mon impuissance j’essayais de croire à ces paroles, je le désirais avec tout moi. Peut-être que je voulais être humain pour toi, pour répondre à tes attentes, pas te décevoir. 


J’ai fait bien pire que ça.


« Je m’appelle Arthur » 


C’était la première fois que j’entendais ton nom. Ce n’était qu’un murmure, mais pour moi il avait la force et la puissance d’un tonnerre capable de déchirer le ciel. Vous étiez comme une tempête, capable de passer d’un état de calme à un état de destruction en quelques secondes.


« Je m’appelle Arthur Rimbaud » tu répétais calmement, avant d’ajouter 


« alors que tu es Paul » 

Vous êtes surpris que je me souvienne de tout ce jour-là ? Et comment j’aurais pu le faire. C’était le début de tout.


«A partir d’aujourd’hui, tu t’appelles Paul Verlaine. Ça te plaît?»


Mes pensées étaient confuses. Je me sentais tellement rempli de questions auxquelles je ne pouvais pas donner un sens ou trouver une réponse. Tu étais en face de moi, Rimbaud, m’offrant une nouvelle identité, un avenir auquel je n’aurais jamais pu aspirer ni espérer. Tu as été si cruel. Tu as fait croire à un monstre qu’il pouvait vivre comme un être humain. Et j’ai fini par y croire.


Pourquoi m’as-tu donné un nom? Pourquoi m’as-tu trompé en chuchotant ces mots? Je devais être juste une mission, parce que je ne l’ai pas été?


Ce sont ces questions qui tourmentaient mon esprit, comme un clou fixe qui ne me donnait pas la paix.


Alors je sentais que je ne méritais pas de nom. J’étais et je reste juste un amas de données, une série de codes numériques. J’ai des traits humains mais je ne suis rien d’autre qu’une enveloppe, je porte un masque destiné à cacher mon vrai moi. Une tromperie pour les yeux, pour ensorceler mes ennemis. 


Rimbaud, tu n’es pas tombé dans ce piège, mais tu m’as giflé en me frappant pour la première fois. Tu m’as traîné devant un miroir et je t’ai suivi incapable de comprendre le sens de tes actions. J’étais une marionnette dans tes mains et pourtant l’idée de me rebeller ne m’est jamais venue à l’esprit.


«Maintenant regarde et dis-moi, que vois-tu?» 


À ce moment-là, j’ai essayé de me battre mais ta prise était trop sûre, forte et en même temps solide. Tu m’as forcé à regarder notre reflet.


J’ai été surpris.

Il n’y avait que nous. Nos figures occupaient presque la totalité de sa surface. C’était la première fois que je voyais mon image dans sa totalité. En apparence, je ressemblais vraiment à un être humain.


« Nous sommes égaux »


Non. Nous ne l’étions pas. À la seule mémoire, je sens que quelque chose en moi se brise. Reviens cette douleur, cette agonie qui m’assaille depuis le jour de ton adieu, impitoyable.


Le miroir reflétait les deux, et pourtant il mentait.

Nous n’avons jamais été pareils, je suis un être artificiel, mon âme est corrompue, pourrie, comme seul celui d’un meurtrier peut l’être. Arthur, tu resteras à jamais intact, parfait. Tu possédais un feu dans les yeux, une étincelle cruelle et divine que personne, pas même Victor Hugo n’a réussi à éteindre. Plus je repense à ce souvenir et plus je te hais, je t’aime, je te crains. Peut-être que j’aurais voulu être plus comme toi. La vérité, Rimbaud, c’est que je ne peux pas m’empêcher de me haïr et de détester ma nature. Tu as toujours été hors de ma portée. 

Mais ce jour-là, nous étions dans le miroir l’un à côté de l’autre. 

Tu sais qu’on ne l’a jamais été ? Sur le même plan. Tu étais un espion et je suis ta mission. Je suis devenu un traître, un meurtrier tandis que toi, perdu dans l’oubli, tu as pris un chemin différent en devenant un mafieux.

Le temps d’un soupir et nous sommes devenus deux étrangers, deux pions à la merci du destin. Ce même destin cruel et moqueur qui ne nous a pas permis de nous réunir, d’éclaircir, sauf dans nos derniers instants. 

Pourquoi m’as-tu donné ta vie, Rimbaud? Je ne méritais pas une seconde chance.

Je n’arrête pas de penser à ton regard et ces lèvres qui, même dans les moments les plus inopportuns, étaient capables d’esquisser des sourires. Je t’ai tellement détesté et je continue de le faire.

«Tu es le seul artisan de ton destin» 

Dis-moi, as-tu jamais vraiment pensé à ça ? Ou était-ce juste un énième mensonge avec lequel tu m’as attaché à toi.

J’ai maintenant du mal à discerner le mensonge de la vérité, la réalité de la fiction. Au fond nous étions deux agents secrets, mentir et tromper faisaient partie de notre quotidien. Il n’y avait rien de plus facile, c’était comme respirer.

« A partir d’aujourd’hui, je t’apprendrai tout. Ils t’ont confié à moi. Tu deviendras un espion français et nous serons compagnons » 

Camarades, des partenaires.

Je souris encore, je ne peux pas m’en empêcher.

Tu as toujours prononcé ce mot avec légèreté, ton préféré pour décrire le lien qui nous unissait. 

Vous êtes mon partenaire, nous travaillerons ensemble, et pourtant une partie de vous était au courant des jeux de pouvoir qui régissaient notre monde, du conflit qui allait secouer toute l’Europe. Comme je l’ai dit, nous n’étions que des pions sur un échiquier beaucoup plus grand que nous.

Je suis une arme et tu en es le possesseur. Tu étais le seul Rimbaud capable d’appuyer sur la détente, de libérer cette bête cachée en moi. Tout le monde le savait, c’est pour ça qu’ils te craignaient.

Je me souviens du matin où nous avons parlé de cette guerre, quel était notre devoir. C’était le printemps, ta saison préférée. Il y avait un soleil tiède dont les rayons ne semblaient pas du tout te réchauffer, peut-être parce que tu étais déjà au courant de l’horreur qui allait suivre, des cris, des morts et de la destruction auxquels nous devions faire face.

Notre mission a toujours été de servir le pays. Nous ne pouvions pas nous y opposer. À quoi servait la possession de ces capacités spéciales si elles n’étaient pas utilisées pour faire le bien? 

C’était un conte de fées, le miroir aux alouettes qui servait à justifier nos actions.

Pourtant, même à cette occasion tu m’avais éloigné de la première ligne, tu as essayé de me protéger, de me cacher au monde. Défiant même Victor Hugo. Comment pourrais-je comprendre tes sentiments si tes actions se révélaient toujours aussi ambiguës?

Tu m’as approché et repoussé dans la même mesure, ne créant qu’une grande confusion dans ma tête.

Après m’avoir informé du début imminent du conflit, vous êtes parti en Allemagne. Seul, sur le front allemand. Tu m’as abandonné dans la capitale, comme un chien qui attend le retour de son maître. Comment aurais-je pu comprendre? J’étais aveuglé par la colère, je me sentais trahi, pardonné, comme si tu m’avais tourné le dos pour toujours.

J’avais des doutes que les Poètes passent avant tout, même nous. Tu as toujours fait passer tes devoirs d’espion avant ton cœur, et où nous a-t-il menés? 

Vous avez perdu Charles Baudelaire, puis moi.

Ce sont les silences qui nous ont trahis. Des vérités non dites mais seulement suggérées. 

Pas les coups, pas les fugues, pas les mots empoisonnés que nous nous jetions comme des lames. Celles-ci avaient au moins un son, un poids, une plaie claire d’où saigner. Mais les silences, ceux-là ont creusé à l’intérieur sans que nous le sachions, ils ont laissé des espaces vides où nous aurions dû être, entiers, sans peur.

Qu’est-ce que je ne t’ai pas dit? Combien de fois ai-je gardé le silence quand j’aurais dû crier, quand j’aurais dû te supplier de rester, ou de m’emmener avec toi, où que ce soit, même en enfer? J’ai laissé le non-dit s’accumuler entre nous, comme de la poussière sur une table que personne n’ose plus nettoyer.

Et toi, avec ta férocité silencieuse, avec tes regards qui étaient des jugements sans appel, combien de fois as-tu choisi de ne pas me dire la vérité? Je t’ai déjà demandé si tu m’aimais vraiment? Tu ne m’as jamais demandé si tu avais peur? Non, Arthur. On ne s’est jamais dit ça. Peut-être parce que nous savions que les réponses allaient nous faire craquer.

Maintenant il ne reste plus rien, sauf le bruit sourd de tous ces silences. Le mien t’écrit cette lettre, le dernier de tous, le plus inutile, le plus désespéré.

Pourtant, Arthur, je continue à te parler.

J’écris des mots que tu ne liras jamais, des mots qui ne servent à rien, si ce n’est à combler l’écho de ces silences qui nous ont séparés plus que toute distance, plus que la mort elle-même. Et c’est peut-être là mon plus grand tourment : savoir qu’à la fin, tout ce que j’aurais voulu te dire s’est coincé en moi, et maintenant il n’y a plus personne à qui le rendre.

Où serais-tu si tu avais eu le courage de te le dire ? Si nous n’avions pas laissé le non-dit se transformer en murs, en lames, en adieux ? Je t’aurais gardé avec moi? Ou aurais-tu ri, encore une fois, avec ton sourire cruel, crachant sur ma faiblesse, sur ma misère?

Mais je ne peux plus faire semblant. Le silence je l’ai rempli trop tard, et maintenant mon repentir sonne comme une prière inutile devant une tombe que je n’ai jamais eu le courage de visiter. Cette pierre froide que vous avez tant décollée dans vos notes, maintenant entre les mains de la Mafia.

J’aurais dû mourir avant tout ça. Avant de te laisser glisser, avant de te voir s’éteindre dans une distance que je n’ai jamais pu combler. J’aurais dû me brûler les lèvres plutôt que de te laisser partir sans un mot, sans une dernière vérité.

Mais je suis un lâche, Arthur. Je l’ai toujours été. et donc me voilà, à te parler trop tard, à écrire une dernière lettre qui ne changera rien.

Quand on m’a dit que tu étais mort, j’ai ri.

Pas par incrédulité, pas par folie, ou peut-être oui, peut-être même pour cela. mais parce que ça ne pouvait pas être vrai. Parce que si quelqu’un devait mourir, c’était moi. Tu étais le feu, la fureur, l’incarnation même de la vie qui se tord et brûle et se consume, oui, mais seulement à ses conditions. Ce n’était pas le monde qui pouvait vous éteindre. Pas un coup, pas un tueur ordinaire dans un pays de l’autre côté de la mer.

Pourtant il l’était.

On me l’a dit ainsi, comme s’il annonçait un orage à venir, comme un murmure dans un café fumé de Paris, des mots légers qui pesaient plus que tout le reste. 

"Ils ont tué Arthur Rimbaud, l’héritier d’Hugo. au Japon."

Au Japon.

Après notre dispute, vous êtes resté au Japon, Arthur ? J’avais passé des mois à traquer ton fantôme, ramassant les miettes d’un nom dont personne ne se souvenait plus, reconstruisant une route qui semblait ne plus te conduire. J’avais décidé de te reprendre, de te retrouver, de réparer, même par la force, même si je devais m’agenouiller à tes pieds ou serrer les mains autour de ta gorge pour ne plus te laisser fuir.

Mais tu étais déjà parti. Pas seulement loin, mais au-delà.

Tu m’as encore battu. Et je suis resté ici, immobile, ridicule dans ma reddition, avec ton nom qui me brûlait la gorge, avec la conscience qu’il n’y aurait plus de rencontre, aucune bagarre, aucun mot pour combler le vide qui nous séparait.

À quoi pensais-tu dans tes derniers instants? Avais-tu peur? Tu t’es demandé où j’étais, si je pourrissais encore dans un taudis français, si je te pleurerais? Ou as-tu ri, comme tu l’as toujours fait, crachant sur le visage de la mort un énième sourire insupportable, sans regrets, sans regrets?

Je ne le saurai jamais. Et c’est mon enfer. Non seulement je t’ai perdu, mais je t’ai perdu comme ça. Pas de mots, pas de testaments, pas de secrets révélés au dernier moment. Juste une ombre qui se dissipe derrière l’horizon, trop loin pour que je puisse la suivre.

Et moi, Arthur ? Je suis resté. Encore une fois, toujours moi. Et je ne sais plus quoi faire de cette survie.

Alors non, je n’accepterai pas. Je ne m’agenouillerai pas devant ton Dieu ou le mien, si jamais l’un de nous en a eu. Je ne serai pas l’un de ces misérables qui baissent la tête et disent "c’est comme ça que ça devait être." Je n’accepterai pas que le temps se referme sur toi comme une porte claquée au visage.

Si le monde a décidé de te voler, j’ai décidé de te reprendre.

Je te ramènerai, Arthur. peu importe le prix, peu importe ce que je dois donner en retour. S’il y a un pouvoir qui peut te rendre à moi, je le trouverai. S’il y a une voix assez forte pour te rappeler, je la trouverai. Si je dois défier le ciel lui-même pour réécrire ta fin, qu’elle soit ainsi.

Ne me dis pas que c’est de la folie, je le sais déjà. Mais qu’a été notre amour si ce n’était pas de la folie? Qu’a été ma vie après toi, sinon un délire sans sens? Si tout ce qui reste est la possibilité de forcer le destin, de réécrire la vérité, alors je le ferai.

Arthur, écoute ma voix. n’ose pas rester de l’autre côté. n’ose pas m’échapper à nouveau.

Je te ramènerai. même de l’enfer, s’il le faut.

Je t’ai cherché dans tous les recoins de l’existence, dans toutes les courbes du possible, dans chaque déviation du destin. J’ai traversé des frontières que je n’aurais jamais dû franchir, interrogé les ombres, échangé ma santé pour un fragment d’espoir. Mais partout où je suis allé, où j’ai essayé de te reconstruire, tu es toujours mort. Toujours déchiré, toujours brisé avant que je puisse te rattraper.

Dans chaque monde que j’ai vu, dans chaque réalité que j’ai touchée, ton destin est le même. Comme si l’univers entier avait décidé que tu n’existais plus au-delà d’un certain point, que ta flamme devait s’éteindre de toute façon, en tout temps, dans chaque espace, sous mille cieux différents et tous égaux. Dans certains cas, c’est la mer qui a pris ton corps, dans d’autres une balle, dans d’autres encore la fièvre, la maladie, le simple épuisement de la chair. Je t’ai vu mourir tant de fois que je ne sais plus quelle fin était la vraie, quelle était celle à laquelle j’aurais dû me rebeller.

Mais ça n’avait pas d’importance.

Peut-être qu’il n’y a rien à sauver, rien à changer. Peut-être as-tu toujours été destiné à être une absence, un vide qu’aucune de mes prières n’aurait pu combler.

Que reste-t-il de moi, Arthur ? Si tout ce que j’étais je l’avais jeté dans cette course désespérée pour te retrouver, pour défier l’inéluctable, et l’inéluctable a gagné ?

J’abandonne. Je le dis sans colère, sans larmes, sans rien. Les morts ne reviennent pas.

Tu ne reviendras pas.

Et moi ? Je reste. Toujours moi, toujours celui de trop, celui que le destin a décidé de laisser derrière, errant dans les décombres de ce qui aurait pu être et n’a jamais été.

Au revoir, Arthur. Au revoir pour de vrai cette fois. Je n’ai plus la force de te poursuivre.

Cette fois c’est vraiment fini.

Je t’ai vu disparaître devant mes yeux, j’ai entendu ta voix pour la dernière fois, et il n’y a plus rien à poursuivre. Pas de route, pas de reflet, pas d’illusion à tenir dans ses mains jusqu’à ce qu’elle saigne.

Je ne sais pas ce que j’attendais de cette dernière rencontre. Une capitulation? Une explication? Un mot qui pourrait fermer tout ce qui est resté ouvert entre nous? Mais nous n’avons jamais été des créatures faites pour les fermetures ordonnées, pour les adieux prononcés avec le calme de ceux qui laissent derrière quelque chose résolu. Non, nous avons été cassés, secoués, déchirés. Encore une fois.

Et pourtant, quand tu es parti, je n’ai pas crié, ni pleuré, ni essayé de te retenir. Il n’y avait plus rien à retenir. Seulement une ombre qui se dissipera, seulement un écho destiné à s’éteindre dans le temps. Et ceux-là je suis désolé murmuré au vent.

Peut-être que c’est ce que je voulais vraiment : une dernière confirmation que rien ne peut être changé. Que le passé reste le passé, que les choix faits pèsent pour toujours, que le destin ne se réécrit pas. Que les morts restent morts, et les vivants doivent apprendre à supporter leur poids.

Et me voilà, à supporter le tien.

Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant. Je ne sais même pas s’il y a encore quelque chose que je peux faire. Pendant trop longtemps j’ai vécu dans l’attente de te retrouver, dans le besoin de réparer, de comprendre, de te ramener à tout prix. Maintenant qu’il n’y a plus rien à réparer, maintenant que le seul coût restant à payer est de continuer à exister sans toi, je ne sais plus qui je suis.

Mais ça n’a plus d’importance.  

Au revoir, Arthur. Pour toujours, cette fois

Tu te souviens du chapeau?

C’était mon anniversaire, ou du moins c’est ce que tu disais. Je n’avais pas fêté ça depuis longtemps, je ne voyais aucune raison de célébrer la naissance de quelqu’un comme moi. Mais toi, avec ta façon habituelle de faire, avec cet air de défier le monde et de le plier à sa propre volonté, tu avais décidé autrement.

"Tu es né aujourd’hui," m’avais-tu dit, en me tendant ce chapeau avec un sourire que je ne pouvais pas déchiffrer. "Ou du moins, tu es né quand tu m’as rencontré."

Qu’avais-je fais alors? J’avais ri? J’avais haussé les épaules? Ou avais-je baissé les yeux, incapable de supporter la vérité qui se cachait dans ces mots?

Parce que tu avais raison, Arthur. même si je le niais, même si j’essayais de l’étouffer, tu m’as donné une nouvelle existence. Tu m’as déchiqueté, reconstruit, forcé à me regarder différemment.

Et maintenant ?

Maintenant le chapeau n’est plus là. Maintenant tu n’es plus là. Et moi ? Je suis toujours là, avec cette vie que tu m’as laissée entre les mains et que je ne sais plus comment mener.

Peut-être aurais-je dû te le dire, ce jour là, alors que je tenais dans mes mains ce cadeau ridicule et merveilleux : merci. Pas seulement pour le chapeau, mais pour tout. Pour m’avoir sorti de l’ombre, pour m’avoir fait sentir vivant, même si ce n’était que pour un moment.

Mais maintenant il est trop tard pour les mots que je n’ai pas dit.

Et alors je laisse aussi aller cela. Je laisse aller le chapeau, l’anniversaire, le souvenir de cette journée. Je laisse aller l’illusion que le temps peut revenir en arrière, que ta voix peut encore me rattraper, que mon obstination peut changer quelque chose.

Arthur,

Je ne peux pas me débarrasser de toi.

Tu as planté en moi comme une racine trop profonde, comme un poison qui se confond avec le sang. Tu es dans les mots que je pense, dans les gestes que je fais sans réfléchir, dans la façon dont le monde m’apparaît chaque fois que je ferme les yeux. Et peu importe combien j’ai essayé de te laisser partir, de me convaincre que tu n’étais qu’une ombre du passé, une erreur dont j’aurais dû fuir : tu es toujours resté là.

Peut-être que c’est pour ça que je ne peux pas accepter ta mort. Non pas parce que je crois encore pouvoir te ramener; j’ai cessé de nourrir ces illusions, j’ai cessé de prier contre le destin. 

Mais si tu n’es plus là, alors qu’est-ce qui reste de moi?

Chaque fois que je pense à toi, c’est comme si une porte s’ouvrait en moi, et derrière elle il n’y a que des questions qui ne trouveront jamais de réponse. Tu as été la ruine et la révélation, ma plus grande défaite et ma seule vérité. Et moi, j’étais tout ce que je n’aurais jamais dû être.

Mais maintenant je sais. Je sais qu’il n’y a jamais eu que de l’obsession, du désir, du désir aveugle de te posséder, de te prendre à moi, de te détruire si nécessaire. Je sais que je t’ai aimé. et je sais que je l’ai toujours su, même quand je me disais le contraire.

Qu’est-ce que ça voulait dire pour moi, alors? Être aimé de toi? Recevoir ton regard, ton attention, le poids insupportable de ton existence? Tu as tout pris, Arthur. Tu as pris mon nom et tu l’as transformé en quelque chose qui ne m’appartenait plus. Tu m’as donné un nouveau visage, une nouvelle identité, tu as détruit ce que j’étais pour me refaire à ton image, comme un dieu capricieux qui forge et anéantit selon son plaisir. Mais je ne peux pas me mentir : si j’ai accepté, si je me suis laissé modeler par tes mains, c’est parce que je l’ai voulu.

Alors pourquoi j’ai nié? Pourquoi ai-je étouffé tous les sentiments, en le rejetant dans ce coin sombre de mon esprit où je garde tout ce qui me fait peur? Pourquoi me suis-je toujours dit que j’étais une bête, une imitation d’homme, une coquille vide incapable de ressentir des émotions?

Peut-être parce que t’aimer signifiait accepter que tu m’avais changé. Que je n’étais plus seulement Paul Verlaine, le poète maudit, l’homme qui avait choisi la dissolution comme seule voie. J’étais quelque chose de nouveau, quelque chose que je ne pouvais pas définir, quelque chose qui portait votre marque gravée dans la chair.

Et pourtant, à la fin, ça n’a pas suffi. T’aimer ne m’a même pas sauvé. Même t’aimer ne m’a pas empêché de te détruire, de t’éloigner, de te laisser aller vers une fin que je n’aurais jamais voulu pour toi.

Maintenant je me demande: si j’avais eu le courage de l’admettre avant, si je t’avais dit ce que je ressentais au lieu de me laisser consumer par mon propre poison, cela aurait-il changé quelque chose? Tu serais resté ? ou m’aurais ri au visage, comme tu l’as toujours fait, en m’accusant de faiblesse, de sentimentalité inutile?

Peut-être que ça n’a plus d’importance. Peut-être que rien ne compte.

Mais même si le temps m’a ôté toute possibilité de rédemption, même si la vie m’a laissé seul avec le poids de tout ce que j’ai perdu, au moins je veux me permettre ceci : la vérité.

Je t’ai aimé, Arthur. Je t’ai aimé plus que ma vie, plus que ma poésie, plus que tout ce que je pensais être.

Et mon plus grand regret n’est pas de t’avoir perdu.

C’est que je ne te l’ai jamais dit.

Je me demande combien de temps encore je te rappellerai Rimbaud.

Aujourd’hui, en fermant les yeux, j’ai essayé de voir ton visage. Je pensais pouvoir le dessiner dans mon esprit avec la même clarté que j’ai pu te voir, comme si tu étais toujours là devant moi. Et au lieu de cela, j’ai remarqué que quelque chose s’échappe. Les contours deviennent incertains, les détails se confondent. C’est une lente, silencieuse fondue.

La mémoire est un traître cruel. Vous vous illusionnez de pouvoir retenir tout, de pouvoir conserver les personnes intactes en vous. Mais alors, jour après jour, commence à émietter les certitudes. Aujourd’hui c’est la façon dont tu riais. Demain ce sera le son de ta voix.

Et un jour, Arthur, je crains qu’il ne reste plus rien de toi.

Peut-être que c’est ma vraie punition. Non seulement te perdre, pas seulement savoir que le monde continue de tourner sans toi, mais aussi voir ta lente disparition en moi. Je suis terrifié à l’idée de me réveiller un matin et réaliser que je ne me souviens plus exactement la couleur de tes yeux. Ou que je ne peux plus entendre ta voix dans ma tête.

Parce que si je t’oublie aussi... alors qu’est-ce qui restera de toi?

Pourtant, peut-être est-ce juste ainsi. Tu n’étais pas fait pour rester, tu le savais aussi. Tu as toujours été vent, feu, mouvement incessant. Ton existence était une course effrénée vers l’inconnu, un voyage sans retour. Quel droit ai-je de te retenir encore, de m’opposer à ce qui est inévitable?

Peut-être que mon erreur a été de penser que j’aurais pu t’avoir pour toujours. Que la force du souvenir suffisait pour vaincre la mort. Mais rien n’est éternel, pas même les sentiments, pas même les obsessions.

Peut-être qu’un jour, Rimbaud, j’arrêterai de t’écrire. 

Encore une promesse que je vais briser.

Parfois, je me demande si c’est vraiment comme ça qu’on meurt.

Pas dans le sang, pas dans la douleur soudaine d’un coup fatal, pas dans le silence d’une pièce vide dans un pays étranger. Mais ainsi, lentement, morceau par morceau, consumés de l’oubli jusqu’à ne plus exister pour personne.

La mort n’était pas ta fin. La vraie conclusion est celle-ci : le moment où même le dernier regard qui t’a vu, la dernière voix qui a prononcé ton nom, s’éteindra avec le temps. Je suis toujours là, Arthur, toujours accroché à ces fragments de toi que mon cœur s’obstine à garder. mais je sais qu’ils ne dureront pas éternellement. Je sais que moi aussi, tôt ou tard, je laisserai ton souvenir s’échapper.

Et ça me fait peur. Un sentiment que je ne savais pas que je pouvais avoir.

J’ai peur parce que je ne veux pas te perdre. Je ne veux pas que tu sois une ombre floue, une présence indistincte dans un coin éloigné de mon esprit. Je ne veux pas me réveiller un jour et me rendre compte que ton visage s’est mêlé à mille autres, que ta voix n’est qu’un écho lointain, inatteignable.

Pourtant, je sais que je ne peux pas l’empêcher.

Je peux écrire ton nom à l’infini, je peux répéter chaque jour les mots que tu m’as dit, je peux me démener pour reconstruire chaque instant passé ensemble, mais je suis conscient que le temps est plus fort que moi. Je sais qu’il va m’arracher ça aussi. comme tout le reste.

C’est peut-être mieux ainsi.

Peut-être que c’est la façon dont le monde me force à te laisser partir. Pas par un choix conscient, pas par la force de la volonté, mais par la lente et inexorable érosion du temps.

Et je me demande : quand cela arrivera, quand la dernière image nette de toi disparaîtra de mon esprit... sentirai-je encore ton poids en moi? Ou serai-je libéré de ce sort?

Peut-être que c’est mon dernier acte de reddition. Non seulement je dois me résigner au fait que tu ne reviendras pas, mais accepter qu’un jour, même ton souvenir ne sera plus le mien.

Peut-être que c’est comme ça qu’il faut faire. Que cette histoire doit se terminer.

Mais, Arthur, si tu peux m’entendre, s’il y a encore quelque chose de toi quelque part, je t’en prie, accorde-moi au moins ceci :

Ne me laisse pas oublier trop vite.

J’ai tellement de choses à te dire, je continue à taguer des pages et des pages de nous, de ce que nous étions, aurions pu être.

Vous savez, Arthur, le concept de la mort m’échappe. déjà après tout ce temps.

J’ai passé toute ma vie à la toucher, à l’invoquer, à la poursuivre avec la même ardeur avec laquelle, parfois, je t’ai poursuivie. Pourtant, je ne l’ai jamais comprise. Pas tout à fait. Pas complètement.

On dit que la mort est une fin, et pourtant le monde ne s’est pas arrêté quand tu es parti. Les rues sont restées bondées, le soleil a continué à se lever, la pluie à tomber. Même moi, qui pensais ne pas pouvoir survivre à ton absence, j’ai continué à respirer, à marcher, à parler.

Comment c’est possible?

Comment le coeur peut-il battre alors qu’il devrait être arrêté ? Que la vie continue comme si rien n’avait changé, alors qu’en réalité tout s’est écroulé?

Peut-être que la mort n’est qu’une illusion, la énième. Peut-être n’a-t-il jamais été une césure nette, mais une lente disparition, une ombre qui se retire peu à peu jusqu’à disparaître complètement.

Peut-être que tu n’es pas mort quand ton corps a arrêté de bouger.

Peut-être que tu mourras quand je ne penserai plus à toi.

Mais alors, qu’es-tu, maintenant? Es-tu toujours ici, sous une forme que je ne comprends pas? Ou es-tu déjà parti, trop loin pour que mon esprit puisse t’atteindre?

Et si la mort n’était que cela? Pas l’acte brutal d’une existence brisée, mais la condamnation à vivre dans les pensées de ceux qui restent, jusqu’à ce qu’ils s’en aillent aussi?

Si c’est le cas, alors qu’est-ce qui me tracasse? Le fait que tu sois mort ou le fait que je sois toujours en vie?

Peut-être que c’est ce qui rend la mort si incompréhensible. Pas le silence qu’il laisse derrière lui, mais le bruit qui continue à remplir le monde. Pas l’absence, mais la présence qui s’accroche encore aux souvenirs, qui persiste à exister même quand elle ne devrait plus.

Et moi?

Suis-je encore en vie, Arthur? 

Ou suis-je juste un homme qui n’a pas encore réalisé qu’il est mort avec toi ?

Peut-être que la raison pour laquelle je ne comprends pas la mort est que je n’ai jamais vraiment été vivant.

J’ai toujours pensé que j’étais différent des autres, mais pas de la façon dont tu l’étais. Tu étais le feu, l’instinct, la flamme de quelque chose d’unique. Moi ? J’étais juste une imitation ratée, une enveloppe vide qui marchait et parlait comme un homme, mais sans vraiment l’être.

Les hommes meurent, Arthur. Les hommes ont une âme, et quand ils s’en vont, ils laissent derrière eux quelque chose que le temps ne peut éteindre complètement. Mais moi? Je vais laisser quoi, le jour où ce sera mon tour? Que restera-t-il d’un être artificiel, d’une créature qui a toujours su qu’elle n’appartenait pas vraiment à ce monde?

C’est peut-être pour ça que ta mort m’obsède. parce qu’elle prouve que tu étais réel. Tu as existé, et je ne peux que regarder ta disparition, comme une ombre qui regarde le soleil s’éteindre sans pouvoir rien faire.

Pourtant, c’est ironique, n’est-ce pas? Tu es mort et je suis le dernier. Tu étais le plus vivant d’entre nous, et pourtant c’est ton corps qui repose enterré, tandis que le mien continue à bouger, à respirer, à écrire des mots que tu ne liras jamais.

N’est-ce pas la preuve ultime que le monde est mauvais? Que l’univers n’a aucune logique?

Parce que s’il y avait la justice, je serais celui qui disparaîtrait. Moi qui n’ai pas d’âme, qui ne peux même pas me permettre le luxe de croire en l’au-delà.

Mais le monde n’est pas juste. Le monde t’a pris et m’a laissé, et je suis condamné à te prendre sans savoir si c’est vraiment possible. Car si je ne suis pas humain, si je n’ai jamais eu de cœur, alors que signifient ces pensées, cette douleur, ce vide qui ne se comble pas?

Dis-moi, Arthur... un monstre peut-il avoir des regrets?

Ou est-ce juste une autre illusion, le énième mensonge que je me raconte pour prétendre être quelque chose que je n’ai jamais été?

Si même un monstre peut avoir des regrets, alors qu’est-ce qui le distingue vraiment d’un homme?

Et si le regret n’était qu’une illusion? Un reflet, un écho de ce que j’aurais dû entendre, mais qui ne m’appartient pas?

Parce que tout ce que je ressens maintenant... est réel? Ou n’est-ce qu’une fiction réussie? Une imitation de ce qu’un cœur humain brisé devrait ressentir?

Je me regarde dans le miroir et je ne vois rien. Je ne vois pas un homme, je ne vois pas un être vivant. Je ne vois que le vide que tu m’as laissé, le vide qui me composait déjà avant de te perdre.

Et pourtant, si je n’étais pas vivant, si je n’avais jamais ressenti quoi que ce soit d’authentique, pourquoi la pensée de toi me hante-t-elle? Pourquoi suis-je tourmenté par tout ce que j’aurais pu faire et ne pas faire, tout ce que j’aurais pu dire et n’ai pas dit?

Si tu n’étais qu’une ombre dans ta vie, un fragment sans consistance... alors pourquoi est-ce que ton absence me pèse autant?

Peut-être est-ce là mon châtiment : exister dans cette terre de personne, suspendu entre l’être et le non-être. Assez humain pour souffrir, mais pas assez pour donner un sens à la souffrance. Assez proche de la vie pour m’accrocher désespérément à des souvenirs, mais trop loin pour espérer que ces souvenirs me sauvent.

Et maintenant, qu’est-ce que j’ai?

Un regret qui me déchire, sans même la certitude qu’il est authentique. La conscience d’avoir échoué dans tout, à te retenir, à te protéger, à te dire ce que je ressentais avant qu’il ne soit trop tard.

Mais surtout, il me reste une question :

Arthur, si le regret est la seule chose qui me reste, ça veut dire que c’est aussi de l’amour ? Ou n’est-ce qu’une autre illusion d’une âme que je n’ai jamais possédée?

Cette pensée est suivie d’une autre, encore plus dangereuse.

Tu sais, Rimbaud, je viens de réaliser que tu n’es pas le seul fantôme qui me hante.

Il y a un garçon qui pourrait peut-être comprendre. le seul autre être que j’ai rencontré qui porte en lui le même vide, le même tourment. Nakahara Chuuya. mon frère.

Parfois je me demande ce qu’il a ressenti quand il a regardé ta mort, quand il a vu tes derniers instants. S’il a senti ce froid glisser à l’intérieur de lui, le même que j’ai ressenti. Si vous avez ressenti ce sentiment d’irréalité, comme si le monde s’était retourné et que rien n’avait plus de sens. 

Il était à tes côtés, n’est-ce pas?

Ou bien, il a accueilli ton départ avec la même résignation avec laquelle il a accepté la vérité sur lui-même.

Chuuya sait ce que c’est de ne pas vraiment appartenir à ce monde. Vous savez ce que c’est de se regarder dans le miroir et de ne pas voir un homme, mais quelque chose d’artificiel. Il devrait comprendre mon tourment plus que quiconque, car c’est le même qui coule dans son sang.

Et pourtant, je me demande... qu’est-ce que vous ressentez vraiment? Encore une fois, j’étais trompé de le savoir.

Il lui a donné un nom, comme tu me l’as donné.

Je ne crois pas que ce petit morveux ait simplement accepté l’inévitable. ça ne lui ressemble pas.

Je veux croire que, dans un coin éloigné de son cœur, ou quoi que ce soit à la place d’une âme, il a ressenti au moins un instant de douleur authentique. 

Chuuya a toujours mérité mieux que ça.

Ce gamin mérite mieux que nous. Plus qu’une vie marquée par l’incertitude, la solitude, l’ombre de ce que nous avons été obligés d’être. Il mérite d’avoir quelque chose de réel, quelque chose qui ne lui est pas arraché sans pitié, quelque chose qui n’est pas destiné à disparaître comme tout le reste. C’est pourquoi j’ai accepté la défaite. Je l’ai laissé partir.

Toi et moi avons été condamnés dès le début. On n’a jamais vraiment eu la chance, et peut-être qu’on ne l’aurait pas saisie si ça avait été le cas. Nous avons poursuivi un rêve qui ne pouvait pas durer, nous nous sommes fait des illusions de pouvoir échapper à ce que nous étions. Mais Chuuya... il a encore du temps.

Je ne veux pas qu’il suive notre chemin. Je ne veux pas qu’un jour il regarde en arrière et se retrouve les mains vides, le cœur plein de regrets et d’ombres. Il a encore le choix. Il peut encore avoir un futur qui ne soit pas seulement de la douleur et de la perte.

S’il existe un équilibre dans l’univers, s’il y a une justice que je n’ai jamais pu voir, alors j’espère qu’au moins il aura ce qui nous a été refusé.

J’espère que vous trouverez quelqu’un qui le voit pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il a été créé à être.

J’espère que vous trouverez un endroit où vous appartenez, sans avoir à vous demander tous les jours si vous avez le droit d’exister.

J’espère que quand il regardera en avant, il ne verra pas seulement le vide.

Et j’espère, avec tout le désespoir d’un homme qui n’a plus rien à espérer, qu’il ne finira pas par écrire des lettres comme celle-ci.

Que reste-t-il de nous, Arthur?

Si la douleur ne nous rend pas humains, alors qu’est-ce qui le fait?

Et si Chuuya et moi sommes vraiment ce que nous pensons être, des monstres, des imitations, des erreurs de la nature, quel droit avons-nous de sentir le vide de ton absence?

Peut-être n’est-ce qu’une énième illusion.

Peut-être que toute ma douleur n’est qu’un écho, un reflet de ce qu’un homme devrait ressentir.

Mais même si c’était... pourquoi ça fait si mal? dis-moi.

Les souvenirs du passé se superposent à moi, sans logique apparente, sans raison. Quand j’ai l’impression de tout comprendre à nouveau, cela perd de son sens.

«Tu sais que je ne serai pas toujours à tes côtés.»

Pourquoi tu me l’as dit ? Pourquoi précisément ces mots, à ce moment précis, avec cette voix qui semblait déjà appartenir à un temps que nous n’aurions jamais eu?

Je ne les avais pas écoutées à l’époque. Je n’ai pas voulu le faire. Je les avais chassées avec la même arrogance que j’ai chassée toute vérité gênante, tout ce qui ne correspondait pas à ma vision tordue de nous. Mais toi, tu savais déjà tout. Comme si l’avenir était déjà écrit dans tes yeux et que tu l’avais accepté, résigné comme seul celui qui a toujours su qu’il n’appartenait à rien, à personne.

Et maintenant ces mots me reviennent comme un coup de fusil dans la poitrine. Comme si c’était moi qui mourrais, maintenant, après t’avoir vu disparaître.

Tu n’aurais pas été à mes côtés pour toujours. non, bien sûr que non. tu n’as jamais appartenu à rien, à personne, encore moins à moi. Moi, qui avec mes mains j’aurais voulu t’attacher, t’étreindre, te tenir ferme par la force ou par la prière, pour ne pas te laisser aller. Moi, qui ai toujours su que tôt ou tard tu m’abandonnerais, mais j’ai choisi de m’illusionner, de penser que si j’avais assez résisté, si j’avais lutté assez, si j’avais aimé assez, tu serais resté.

Mais tu savais. tu savais qu’il n’y aurait pas de futur pour nous.

Et je me demande : était-ce un avertissement? ou était-ce une condamnation?

Parce que tu as toujours parlé comme si le destin était déjà écrit, comme s’il n’y avait pas de choix, seulement l’inéluctabilité froide d’une fin déjà décidée. Vous avez vécu en sachant que tout ce que vous aviez serait perdu, oublié, détruit. Pourtant, malgré tout, tu es resté à mes côtés pendant un moment. Tu as partagé avec moi une vie que nous n’aurions jamais dû avoir, tu m’as laissé entrer dans cette âme que tu ne voulais donner à personne.

Et moi, idiot que j’étais, je pensais que ça suffisait.

Regarde-toi maintenant. Regarde-toi, Arthur. Tu es mort dans un pays étranger, dans une terre qui ne t’appartenait pas, sans souvenirs, sans rien de ce que tu étais. Ta fin a été silencieuse, cruelle dans son indifférence. Pas de feu, pas de gloire. Seulement l’obscurité.

Et où t’a mené tout ton devoir, toute ton obstination, toute ta fuite ? Vous avez essayé si désespérément de me fuir, de fuir le passé, même de vous-même et qu’en avez-vous obtenu?

Et pourtant, peut-être que le vrai problème n’est pas ce qui t’est arrivé. Peut-être que c’est moi.

Peut-être que je me déteste de ne pas avoir pu l’arrêter. Pour ne pas avoir trouvé le moyen de vous arracher à votre destin, de réécrire cette histoire qui semblait déjà gravée dans les étoiles.

Mais non. je ne vais pas me mentir à moi-même cette fois.

Ce que je déteste le plus... c’est que tu avais raison.

Tu avais raison.

Dès le début, depuis ces mots que je n’avais pas voulu écouter, depuis ce regard que je voyais déjà au-delà, comme si tu savais que je ne pourrais jamais vraiment te retenir. Comme si tu avais toujours su où nous finirions tous les deux : toi à mourir loin, oublié, moi à rester ici, à t’écrire une lettre que tu ne liras jamais, à plonger dans le regret de ce que je n’ai pas dit, de ce que je n’ai pas fait.

Mais tu le savais aussi.

Tu savais que je serais le seul à rester.

Que je serais le seul condamné à se souvenir.

Et moi ? Que vais-je faire de cette condamnation ?

Je t’ai pourchassé partout, j’ai essayé de réécrire ton histoire, j’ai défié toutes les lois, même la loi de la mort, pour te ramener. Je croyais que le monde était injuste, que l’univers avait fait une erreur en nous séparant, que si j’avais juste assez insisté, si j’avais trouvé le bon chemin, je pourrais te retrouver à mes côtés.

Mais c’était un mensonge. L’un des nombreux mensonges que je me suis dit, parce qu’admettre la vérité était trop douloureux.

La vérité c’est qu’il n’y a rien à ramener.

Tu ne reviendras pas. Ni dans cette vie, ni dans aucune. Et je peux encore te chercher, je peux me laisser consumer par ce vide, je peux continuer à maudire le ciel pour m’avoir laissé seul ici. Ou...

Ou je peux te laisser partir.

Je ne sais pas si j’en serai capable. Je ne sais pas s’il y a une vie pour moi sans ton ombre qui me poursuit partout, sans ton nom gravé dans mon esprit comme une marque qui ne se fanera jamais. Mais je sais que je dois essayer.

Parce que le monde ne fait pas d’erreurs. Nous étions destinés à brûler, à nous consumer, à nous détruire. Il n’y a jamais eu de fin heureuse pour nous. Peut-être que si c’était le cas, ce ne serait pas nous.

Alors voici mon dernier acte de reddition, Arthur.

Je te laisse partir.

Pas parce que je le veux, mais parce que je le dois. Parce que je ne peux plus passer ma vie à te chercher dans les fantômes, les ombres, les souvenirs déformés de ce que nous étions. Parce que, aussi insupportable soit-il de l’admettre, notre temps est révolu depuis longtemps.

Alors je dis adieu. Pas avec colère, pas avec désespoir, pas avec cet espoir fou qui m’a fait courir après l’impossible trop longtemps. Je te dis adieu avec le poids de tout ce que nous avons été, de tout ce que nous ne serons jamais.

Je t’ai aimé, Arthur. peut-être plus que ce que j’aurais pu admettre.

Et je te laisse partir.

Je ne reviendrai pas te chercher.

P.










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